D’où vient le mal ?

« D’où vient le mal ? » demande un internaute de croire.com. Le théologien assomptionniste Marcel Neusch, auteur de « L’énigme du mal »  présente les différentes théories qui cherchent à l’expliquer.

Est-il possible de désigner l’auteur du mal ?Qu’il s’agisse du chômage, de l’échec d’un amour, d’une guerre, de la souffrance ou d’autres maux, la question de l’origine de ces maux est inévitable. Si, pour certains, on peut se risquer à désigner un coupable, pour d’autres, il semble impossible de remonter jusqu’à l’ultime responsable. Il ne s’agit pas, ici, d’élucider la responsabilité dans telle situation particulière, mais de poser la question plus générale : d’où vient le mal ? Devant cette question, disait Camus, « Je me sens un peu comme cet Augustin d’avant le christianisme qui disait : Je cherchais d’où vient le mal et je n’en sortais pas. »[1]

Pourtant, les théories qui prétendent nous en sortir ne manquent pas.

Le procès de Dieu

C’est la position évoquée par Nietzsche, qui l’attribue aux Grecs. Constatant que le malheur est toujours un « déjà-là », le responsable, c’est Dieu ! Ce procès à Dieu s’envenime au long de l’histoire. Dostoïevski l’a porté à son paroxysme en mettant Dieu au défi de justifier la souffrance des innocents. Ivan Karamazov s’écrie face à ce Dieu injuste : « Ne peut-on pas me dévorer sans exiger de moi que je bénisse Celui qui me dévore ? » La solution de rechange consiste à s’imaginer, à côté du Dieu bon, un autre Dieu, son égal, mais dont toute la nature est pure méchanceté. C’est la solution des manichéens. Le mal ne peut venir que du mal, pensaient-ils. Et ces deux dieux s’affrontent sans que l’un l’emporte sur l’autre. Cette perspective exige malgré tout de croire en une substance étrangère à l’homme : croire en Dieu…

Le Procès de l’homme

Un athée ne peut entrer dans cette perspective. Et certains d’entre eux prétendent que le mal n’est pas hors de l’homme. Mettant en scène le « prêtre ascétique », Nietzsche lui prête ce discours culpabilisant : «  »Je souffre : quelqu’un doit être coupable », ainsi pensent toutes les brebis maladive. Mais son berger, le prêtre ascétique, lui dit : « Tu as raison, ma brebis, quelqu’un doit être coupable : mais c’est toi qui es ce quelqu’un, c’est toi-même et toi seulement qui en es coupable – c’est toi-même et toi seulement qui es coupable de toi ! » » [2]  D’autres, croyant en Dieu et ne voulant pas le mettre en accusation, n’ont d’autre solution que d’accuser l’homme. Ne relevant ni du Dieu de l’Alliance qui a fait une création bonne ni d’un Dieu méchant, l’affirmation d’un deuxième Dieu étant contradictoire avec l’idée même de Dieu, le mal a sa source ailleurs, en l’homme.  « J’ai cherché ce qu’était le péché et j’ai trouvé non une substance, mais détournée de la suprême substance de toi, ô Dieu, la perversité d’une volonté qui se tourne vers les choses inférieures, rejette ses biens intérieurs et s’enfle au-dehors », écrit saint Augustin.[3] Le mal relève de la responsabilité humaine : voilà la grande découverte d’Augustin. Mais alors comment penser que tout le mal dans le monde soit imputable à l’homme ? Quelque chose dans le monde est déjà détraqué : les douleurs de l’enfantement (Gn 3, 16), le travail pénible (Gn 3, 17), la violence (Gn 6, 1), la mort (Gn 3, 19). Ces maux sont-il du fait de l’homme ? Augustin modifie alors sa réflexion et introduit la notion de péché originel. Le mal est donc imputable pour une part au péché d’Adam.

Mais cette approche n’est pas satisfaisante. Elle ne réussit pas totalement à innocenter Dieu, car la liberté est l’œuvre de Dieu et donc Dieu n’est pas excusé du péché qu’elle commet. Comme l’a noté Pierre Bayle, « s’il (Dieu) a prévu le péché d’Adam, et qu’il n’a pas pris de mesures très certaines pour le détourner, il manque de bonne volonté pour l’homme… S’il a fait tout ce qu’il a pu pour empêcher la chute de l’homme, et qu’il n’ait pu en venir à bout, il n’est donc pas tout-puissant, comme nous le supposions. » [4] Le dilemme est clair : ou Dieu n’est pas bon, ou il n’est pas tout-puissant. De toute manière, il est compromis dans le mal.

Le procès de la finitude

La troisième perspective va rattacher le mal à la finitude du monde. Cette position déplace l’interrogation vers le monde, ou la nature humaine, pour constater que le mal y est déjà en activité, avant toute initiative humaine. Cette théorie n’est pas neuve. Platon l’affirmait : « Il n’est pas possible toutefois ni que le mal s’abolisse, car il est forcé qu’il y ait toujours quelque chose qui soit à l’encontre du bien ni qu’il ait chez les dieux son siège ; mais c’est nécessairement à l’entour de la nature mortelle qu’il circule, ainsi que du monde d’ici-bas » [5].

Conclusion provisoire

Que retenir de ces différentes théories ? La première, qui attribue le mal à Dieu, et la dernière, qui le repère dans le monde, se répondent, sauf que l’une reconnaît au mal une efficience ontologique, alors que l’autre, plus avertie, y voit une simple déficience dans l’ordre du monde. Elles mettent toutes les deux l’accent sur le mal métaphysique, lequel est à l’origine du mal physique et même moral. Seule la deuxième théorie, malgré ses limites, considère réellement l’homme dans sa liberté et sa responsabilité : elle pointe dans le mal une déficience de la liberté humaine. Bernanos voyait juste en disant « Dieu a fait libre sa création, voilà le scandale des scandales, car tous les autres scandales procèdent de lui »,  à commencer par le scandale du mal. Si la responsabilité de la liberté est engagée dans le mal, on comprend d’avance qu’elle puisse être mise en demeure de lutter contre le mal.

Pour la Bible, l’homme se situe en pécheur devant Dieu (Ps 51,7). Mais quand il s’agit de désigner l’auteur du péché, l’Ecriture est plus nuancée que les théories que nous venons d’évoquer. L’expérience que fait l’homme biblique est à la fois celle du mal moral, dont il se reconnaît coupable, et du mal physique, qu’il subit. Le récit d’Adam et Eve veut rendre compte de l’un et de l’autre. Dieu n’est pas l’auteur du mal. Selon la Genèse, le bien est antérieur au mal. En introduisant Adam (l’humanité entière), l’auteur biblique désigne une « origine radicale du mal », mais « distincte de l’origine plus originaire de l’être-bon des choses ». Autrement dit, l’homme n’est un « commencement du mal qu’au sein d’une création qui a déjà son commencement absolu dans l’ace créateur de Dieu ». C’est donc l’homme qui est responsable du mal, bien qu’il soit lui-même une créature comblée de bien.

Cela dit il y a dans la question du péché et du mal une marge d’inexplicable et la véritable question n’est pas « d’ou vient le mal ? » déconnecté du concret, mais bien plutôt « pourquoi le mal, qui jusque-là était au loin, m’a-t-il choisi, moi, pour sa victime ! Pourquoi moi ? Le mal singulier ne s’accommode pas même d’une explication singulière. Il peut ne pas s’expliquer, rester injustifiable, mais il requiert toujours une présence singulière. Le seul qui aurait pu fournir une explication adéquate du mal est le Christ. Il ne l’a pas fait. Au contraire, il a récusé toutes les explications en cours, mais à aucun moment il ne s’est dispensé de vivre en solidarité avec ceux qui en sont les victimes.

[1] Albert Camus,L’incroyant et les chrétiens, dans Essais, Pléiade, Gallimard, 1965, p.374

[2]Généalogie de la morale III, 15

[3]Confessions VII, 16, 22.

[4] Jean-Pierre Jossua, Pierre Bayle ou l’obsession du mal, Aubier Montaigne, 1977, p. 92

[5] Théétète, 176 a

P. Marcel Neusch, assomptionniste, docteur en théologie et en philosophie; novembre 2012. Auteur de « L’énigme du mal »Bayard, 2007

Source : croire.com : http://www.croire.com/Definitions/Mots-de-la-foi/Mal/D-ou-vient-le-mal
Croire.com

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