Laïcat,  Théologie

L’heure des laïcs – Agnès Desmazières

Après une lecture minutieuse de L’heure des laïcs, j’ai tenu à en faire une recension et une critique. En premier lieu parce que malgré mes critiques je vois beaucoup d’idées intéressantes dans les propos de l’auteur. Et ensuite parce que la question de la coresponsabilité me travaille actuellement.

Note : 3.5 sur 5.

Note : 3 sur 5.
Auteur :Agnès Desmazières
Éditions :Salvator
Paru en :janvier 2021
Nombre de pages :215 pages 

Résumé de l’éditeur :

Pour répondre à la crise de la gouvernance de l’Église et au déclin fulgurant du nombre de prêtres, les appels à une participation accrue des laïcs à la mission de l’Église se multiplient. Leur collaboration servirait-elle seulement à combler un manque ou encore à « faire signe » sans réclamer une réelle effectivité ? Cet ouvrage envisage une authentique vocation à être laïc en Église, qui ne se réalise pas par défaut d’engagement clérical ou religieux, mais trouve sa source dans les sacrements de l’initiation chrétienne. Décryptant le contexte actuel, l’auteur souligne l’urgence de dépasser le clivage clercs/laïcs pour construire une Église synodale, non cléricale mais relationnelle. À l’heure où se prépare le Synode sur la synodalité de l’Église convoqué à Rome par le pape François, la lecture de cet ouvrage s’avère indispensable à tous les acteurs ecclésiaux.

4ème de couverture

L’heure des laïcs, avis général

« Enfin ! » c’est peut-être le premier mot qui m’est venu lorsque j’ai achevé cet ouvrage d’Agnès Desmazières. Non pas que la lecture eut été difficile d’un point de vue théologique mais plutôt voulant mettre un point d’honneur à être sûr de ma compréhension j’ai pris de nombreuses notes. J’ai voulu bien faire et j’ai mis un temps fou ! Résultat mon livre est plein de notes, les fins de chapitres cherchent de la place…

Les quelques 200 pages de L’heure des laïcs ne doivent pas vous faire peur bien qu’il soit quand même nécessaire d’aborder l’ouvrage avec un bagage théologique plus avancé que le catéchisme de 4ème. La pensée de l’auteur se déroule et vous la suivrez sans peine.

Avec cet ouvrage théologique, Agnès Desmazières lance un appel :

« Un appel à davantage d’authenticité, de cohérence et d’écoute du monde est lancé. Sera-t-il entendu ? Comment discerner et accompagner le processus ? Tel est l’un des enjeux de ce livre. »

L’heure des laïcs, p.13.

Bien que cet appel ne soit pas la thèse du propos, il structure de manière assez radical le développement des idées de l’auteur. Poursuivant le but ultime et l’exercice difficile de mettre entre les mains de tous une thèse rédigée par et pour quelques érudits. Le pari est réussi !

Assez rapidement l’auteur définit ainsi la thèse de son ouvrage : « La thèse défendue ici est que l’identité des uns ne peut être comprise sans l’identité des autres. Si l’une est touchée, l’autre en est également affectée. » Elle parle ici d’identité comme laïc et comme clerc chacun ayant sa place dans l’Église. Ces vocations sont vues comme « différents pôles s’harmonisant de manière distincte. » (p.18) J’ai regretté que cette polarité ne soit pas plus développée même si elle l’aborde dans le troisième chapitre de sa seconde partie (p.128-129).

Quelques critiques

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Cependant, et malgré les grandes qualités que l’on ne peut négliger à son écrit, il me semble important de faire quelques critiques qui n’engage que moi qui cumule les handicapes : je suis prêtre, et plutôt classique dans ma façon de voir l’Église…

Je ne souhaite pas revenir sur tous les points qui m’interrogent j’en exposerai ici seulement trois. Le premier se focalisera sur le constat qu’elle pose du contexte du Concile Vatican ii. Le second prend corps dans le chapitre « Le défi du cléricalisme ». Enfin le troisième reviendra sur la notion de coresponsabilité que l’auteur aborde sans en permettre, selon moi, le plein développement.

Problème autour du constat

Allons-y pour mon premier point relatif au constat. Le concile qui se déroulera entre 1963 et 1965 est un événement international notamment du fait de sa portée intellectuelle. C’est aussi le premier concile où de nombreux non-évêquessont invités, comme elle le note très bien. Là où je ne suis pas d’accord, c’est que Desmazières insiste plusieurs fois en disant que le visage de l’Église préconciliaire et celui qui ressort du concile ne sont pas les mêmes : « C’est un nouveau visage de l’Église – non plus forteresse assiégée, mais ouverte à la nouveauté, à l’aggiornamento – qu’elle dessine. » (p.25) Se sont les mots « forteresse assiégée » qui me paraisse ne pas être la réalité de l’Église.

La société française qui se construit au sortir de la guerre est une société indéniablement chrétienne. Pour qu’elle soit assiégée, l’Église devrait être minoritaire, persécutée, mais sa parole garde une grande valeur pour la population. Cette tension que l’on veut placer entre l’avant et après concile me semble disproportionnée. Un récit historique de cette Église préconciliaire est peut-être nécessaire. J’aborde ici la France parce que l’auteur tout en parlant du concile et des transformations qu’il entraine pose son regard principalement sur l’Église de France.

Bien sûr des changements de caps ont été effectivement forts au concile. Bien sûr les pères conciliaires regardent et s’expriment sur ce qui se passe hors de l’Église catholique et de la foi. Cependant, ces mêmes évêques n’étaient-ils pas déjà impliqués plus localement ? N’avait-il jamais défendu les pauvres de tous bord dans leurs propres diocèses ? Pour finir, nombreuses sont ses sources théologiques préconciliaires qu’elle utilise comme Yves Congar.

« Le défi du cléricalisme »

Mon deuxième point veut reprendre rapidement le troisième chapitre de la seconde partie intitulé « Le défi du cléricalisme ». Après avoir mis en évidence des constats qui ne peuvent être contestés comme :

  • Le fait que le cléricalisme « se nourrit d’un goût démesuré du pouvoir, si présent dans notre nature humaine blessée. » Et qu’il ne concerne pas seulement les clercs mais toute personne ayant un pouvoir, donc nous tous fidèles. « Ultimement, le cléricalisme repose sur une conception faussée de l’Église et de la grâce. » (p.57)
  • Les divers abus se développent grâce à ce comportement excessif et autoritaire.
  • Des systèmes de dissimulations ont été mis à jour prouvant que certains ont fermé les yeux.

On pourrait donner de nombreuses autres évidences, mais ici n’est pas le propos. Chacun pourra à raison en ajouter certainement soit en lisant L’heure des laïcs soit en creusant un peu son imagination !

Ce qui m’a gêné dans ce chapitre n’est pas tant le constat que certaines causes qu’Agnès Desmazières met en avant. En premier lieu l’insertion dans son discours de la classe diplomatique assimilant tout prêtre à une exception juridique. Je ne veux pas dire ici que certains n’auraient pas été protégés, mais un prêtre n’est pas un diplomate, il ne peut jouir d’un « régime d’exception » comme elle le laisse penser (p.61).

« En outre, cette « immunité » concerne, en rigueur, seulement des clercs, seuls habilités à devenir nonces. Les clercs bénéficient d’un régime d’exception. Cette « immunité » diplomatique perpétue, d’une certaine manière, le privilège du for ecclésiastique qui, en régime de chrétienté, assurait aux prêtres d’être jugés pour tout crime par un tribunal ecclésiastique et non par une cour séculière. »

L’insertion de manière impromptue des nonciatures et de la diplomatie vaticane discrédite l’argumentation qu’elle met en place par ailleurs.

La coresponsabilité recherche de la place des laïcs

Mon troisième point veut reprendre la notion de coresponsabilité qu’Agnès Desmazières cherche à défendre et à expliquer. Ce terme traverse et prend corps dans tout l’ouvrage. Présent dans le sous-titre mais aussi dans le corps du texte, on ne le retrouvera pas moins de 58 fois. 

Tous s’investir

Cette coresponsabilité est une invitation – louable et importante – à ce que les fidèles laïcs puissent s’investir dans le champ pastoral. Mais pas seulement en catéchèse, le but est qu’ils puissent en venir à participer au gouvernement de l’Église locale. Ce ministère initialement confié à l’évêque et par délégation aux curés pourrait être porté par la paroisse de manière inédite. Certes c’est louable et nos paroisses montrent bien que cela peut fonctionner.

Dans mon diocèse ont été mises en place les Équipes de Conduite Pastorale (ECP). Cercle restreint autour du curé elle porte avec lui la mission bien qu’elle n’ait pas la charge d’âme qui repose ultimement sur le curé. Cette dissociation est un premier point : dissocier mission de mener la paroisse et charge des âmes semble étonnant. Dans ces ECP, celui qui a charge d’âme a le dernier mot en cas de désaccord ou de dérive quelconque. Ce n’est pas un contrepouvoir.

Le manque de formation des laïcs

Le second point réside dans le fait que les laïcs sont peu formés à la mission qui leur est confiée. Cette différence d’avec les clercs peut faire dire à des synodes diocésains des contrevérités théologiques. Ce sont aussi les lieux où ressortent des revendications qui ne prennent pas racine dans la Tradition de l’Église. À qui la faute me direz-vous, elle est partagée entre ceux qui ne veulent pas former et ceux qui ne cherchent pas à se former.

Coresponsabilité, laïcs et formation des prêtres

« Être tous coresponsables ne signifie toutefois pas que nous ayons tous les mêmes responsabilités – la crise des abus sexuels le montre. Cela indique que nous avons tous à prendre nos responsabilités, à notre mesure, pour contribuer au bien de l’Église. Cela exige également la mise en œuvre de structures de coresponsabilité qui aient une plus grande effectivité. La conversion pastorale de l’Église passe par une plus grande participation de tous – donc des laïcs. L’Église sera ainsi davantage signe de l’amour du Christ pour le monde. »

L’heure des laïcs, p.167-168.

Dans ce paragraphe l’auteur tente de définir par la négative la coresponsabilité. Chacun est nécessaire pour contribuer au bien de l’Église, nous en sommes tous persuadés. Mais pour elle il faut des structure – encore – et tout en contredisant le fait que tous n’ont pas les mêmes responsabilités elle signe encore avec le mot coresponsabilité qui invite à cela. Inventer des responsabilités où l’on puisse être coresponsable revient à ajouter des structures sans se soucier de qui est vraiment responsable. Rappelons que seul le curé répond devant Dieu de ce qu’il fit pour les âmes qu’Il lui a confié – on parle ici des âmes de toute la paroisse, pas seulement des fidèles du dimanche.

Jean-Paul II et Benoît XVI voyaient cette coresponsabilité « portée d’abord sur la coopération à l’évangélisation, dans la perspective de la « nouvelle évangélisation », et non pas sur la participation à la gouvernance de l’Église ». (p.171-172)

Je finirai simplement par commenter cette phrase : 

« La coresponsabilité et la réciprocité ne sont pas optionnelles. Il s’agit de critères décisifs dans le discernement des vocations, sacerdotales mais aussi consacrées – comme des laïcs en mission ecclésiale. Sans doute serait-il également important de former davantage les futurs prêtres à l’exercice de la coresponsabilité. »

L’heure des laïcs, p.197.

Elle propose d’inclure dans le discernement des vocations la fameuse coresponsabilité. Or, un prêtre, avant d’être un homme de terrain et un homme pastoral, il doit être un homme de prière. Certes ses capacités à vivre et travailler avec d’autres ne doivent pas être négligées mais mettre ici une fois encore la coresponsabilité serait se faire illusion et se donner bonne conscience. Cela aurait pour conséquence d’écarter du ministère tous ceux qui n’entrent pas dans la case à la mode. Autant le travailler avec me semble d’une importance cruciale que ce soit avec d’autres prêtres ou des laïcs, autant pousser jusqu’à la coresponsabilité semble excessif.

La coresponsabilité que prône cet ouvrage donne une place plus importante au laïc, certes, mais il me semble qu’elle relègue le prêtre à un fonctionnaire du culte : « venez pour la messe, on vous dira quoi dire, comment faire » ; « c’est bon, plus besoin de vous ». Mais le prêtre, contrairement à ce que notre auteur essaie d’affirmer, fait partie de cette famille des consacrés. Cette famille de ceux qui sont sortis du peuple et qui, par l’appel et la grâce de Dieu, se donnent comment ils peuvent au Christ, à l’Église et au peuple qui leur est confié.

Pour l’auteur, les crises à répétition de ces dernières années dans l’Église sont les principales sources du problème. J’aurai aimé dans L’heure des laïcs pouvoir également y lire une proposition spirituelle qui pousse chacun non seulement à s’investir dans la vie de l’Église mais en premier lieu dans sa vie spirituelle personnelle. Malgré toutes mes remarques acerbes et qui peut-être ne feront pas l’unanimité, je trouve que cet ouvrage pose des questions intéressantes. Il soulève des points de réflexions qui animeront certainement les années à venir de notre Église.

L’auteur :

Agnès Desmazières, docteur en théologie et histoire, est maître de conférences au Centre Sèvres, facultés jésuites de Paris.

Le plan de L’heure des laïcs

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Prêtre du #diocèse #Beauvais @catho60. Encore en étude jusqu'en 2021 en théologie morale. Avant d'entrer au séminaire pour @catho60 j'ai fait mes études à @UniLaSalle_fr école d'ingénieur agricole dont je suis diplômé. Ce blog est né car lors de ma formation au séminaire certains professeurs m'ont demandé de m'exercer à écrire et développer une pensée. De plus j'ai trouvé ce moyen car il peut m'être utile et être utile à d'autres et cela m'oblige à lire ! Mon article préféré : https://lirechretien.fr/2015/05/01/comment-jai-vu-dieu-a-loeuvre-dans-la-maladie-de-mon-frere/

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